Extraits du roman Troie de David Gemell - Le seigneur de l'arc d'argent

David Gemell - Troie
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extraits
Quelques extraits marquants issus du tome 1 de Troie : " Le Seigneur de l'Arc d'Argent ", par David Gemmell:

Chapitre 3
Le vaisseau d’or
I

L’orage des deux derniers jours s’était déplacé vers l’ouest. Le ciel était limpide et la mer calme pendant que Spyros emmenait son passager vers le grand vaisseau. Après avoir passé la matinée à ramer pour transporter les marins vers le Xanthos, Spyros était fatigué. Il aimait prétendre qu’à quatre-vingts ans il était aussi fort que toujours, mais c’était faux. Ses bras et ses épaules le brûlaient, et son cœur battait trop fort pendant qu’il s’échinait sur ses rames.
Un homme n’était pas vieux tant qu’il pouvait travailler. Cette philosophie avait permis à Spyros de rester actif. Tous les matins, en se réveillant, il accueillait le jour nouveau avec un sourire. Il sortait de sa maison pour aller tirer de l’eau au puits, regardait son image à la surface et disait : « Ça fait plaisir de te voir, Spyros ! »
Il regarda le jeune homme assis à la poupe. Ses longs cheveux noirs étaient retenus par une lanière de cuir. Torse nu, il portait seulement un pagne et des sandales. Mince et musclé, il avait des yeux du bleu saisissant d’un ciel d’été. Spyros ne l’avait jamais vu, et pensait que c’était un étranger, sans doute un habitant des îles ou un Crétois.
— Vous êtes un nouveau rameur, c’est ça ? demanda Spyros.
Le passager ne répondit que par un sourire.
— Toute la semaine, j’ai fait traverser des hommes comme vous. Les gens du cru ne veulent pas s’embarquer sur le Vaisseau de la Mort. C’est comme ça que nous appelons le Xanthos. Il n’y a que les imbéciles et les étrangers pour monter à bord ! Sans vouloir vous offenser.
Le passager avait une voix grave, et son accent confirma que Spyros ne s’était pas trompé dans son estimation.
— Mais c’est un beau navire, dit le jeune homme d’un ton aimable, et son constructeur dit qu’il est robuste.
— Oui, je vous accorde qu’il est beau, dit Spyros. Très agréable à regarder. (Il gloussa.) Mais, à votre place, je ne me fierais pas à la parole du Fou de Milétos. Mon neveu a travaillé sur ce vaisseau. Il dit que Khalkéus marchait de long en large en parlant tout seul. De temps en temps, il se flanquait même des claques sur la tête.
— C’est vrai, je l’ai vu faire ça, dit l’homme.
Spyros se tut, sentant l’irritation monter en lui. Son passager était jeune, et ne se rendait pas compte que les dieux marins détestaient les trop grands navires. Vingt ans auparavant, il avait vu un vaisseau comme celui-ci quitter la baie. Il avait fait deux voyages sans incident, puis il avait disparu lors d’une tempête. Il y avait eu un seul survivant, rejeté sur le rivage, à l’est. Les marins avaient répété son récit pendant des années. La quille s’était fendue, et le vaisseau avait coulé en quelques instants. Spyros se demanda un moment s’il devait en parler au jeune rameur, puis il décida de se taire. L’homme serait payé vingt anneaux de cuivre pour le voyage, et il n’allait pas y renoncer maintenant.
Spyros continua à ramer, sentant la douleur dans le bas de son dos augmenter à chaque instant. C’était son vingtième voyage entre le rivage et le Xanthos, depuis le début de la journée.
Une flottille de petits bateaux chargés de marchandises entourait la galère. Les hommes hurlaient pour essayer de s’approprier les meilleures positions. Des bateaux se heurtaient, des jurons et des cris jaillissaient. Des cordes descendaient du pont pour récupérer le chargement. Tout le monde avait l’air exaspéré, les hommes sur le pont du Xanthos et ceux qui attendaient pour livrer leur cargaison. Un spectacle de pur chaos !
— C’est comme ça depuis ce matin, dit Spyros. Je ne crois pas qu’ils appareilleront aujourd’hui. Avec un navire dont le pont est si haut, ce n’est pas facile de hisser la cargaison. Il n’a pas pensé à ça, je parie – le Fou, je veux dire.
— C’est son propriétaire qui est à blâmer, dit le passager. Il voulait le plus grand vaisseau jamais construit. Il s’est concentré sur sa capacité à tenir la mer et sur la robustesse de sa construction. Il n’a pas suffisamment réfléchi au problème du chargement et du déchargement.
Spyros releva ses rames.
— Écoutez, mon garçon, il est clair que vous ignorez avec qui vous allez naviguer. Ne dites pas une chose comme ça à portée d’oreille du Bienheureux. Hélicon est jeune, c’est vrai, mais c’est un tueur. Il a coupé la tête d’Alectruon et lui a arraché les yeux. On dit qu’il les a mangés. Ce n’est pas quelqu’un à prendre à la légère, si vous voulez mon avis.
— Il a mangé ses yeux ? Voilà une histoire que je n’avais pas encore entendue !
— Beaucoup de récits circulent à son sujet. (Spyros regarda la mêlée autour de la galère.) Inutile que j’essaie de passer par la poupe. Il faut attendre que certains de ces vaisseaux de ravitaillement soient partis.
Un grand homme chauve, dont la barbe noire enduite de graisse formait deux tresses, arriva sur le pont bâbord. D’une voix tonitruante, il ordonna à certains bateaux de se pousser et de laisser ceux qui étaient les plus proches décharger leurs marchandises.
— Ce type chauve s’appelle Zidantas, dit Spyros. On le surnomme Taureau. Un autre de mes neveux a navigué avec lui, une fois. Taureau est un Hittite. Mais c’est un type bien. Mon neveu s’est cassé le bras sur l’Ithaque, il y a quelques années, et il n’a pas pu travailler de tout le voyage. Mais il a quand même reçu ses vingt anneaux de cuivre, grâce à Zidantas. (Il regarda sur le côté.) La brise commence à tourner. Elle va venir du sud. C’est inhabituel, à cette époque de l’année. Ça vous aidera à traverser – si le navire appareille aujourd’hui.
— Il partira, dit le passager.
— Vous avez sans doute raison, jeune homme. Le Bienheureux est béni par la chance. Aucun de ses vaisseaux n’a jamais coulé, le saviez-vous ? Les pirates l’évitent – et ça se comprend ! Qui a envie d’affronter un homme qui mange les yeux de ses ennemis ?
Il prit une gourde sous son banc, but longuement, puis la passa à son passager, qui accepta avec reconnaissance.
Du bronze étincela sur le pont, et deux guerriers apparurent. Ils portaient un plastron et un casque au cimier composé de crin de cheval blanc.
— Je leur avais proposé de les faire traverser, marmonna Spyros, mais ils n’aimaient pas mon bateau. Trop petit à leur goût, sans doute ! Bah ! Que les Mycéniens soient tous maudits ! Mais je les ai entendus parler, et ce ne sont pas des amis du Bienheureux.
— Qu’ont-ils dit ?
— C’était surtout le plus âgé. Il a dit que ça lui retournait l’estomac de voyager sur le même navire qu’Hélicon. Mais on ne peut pas l’en blâmer. Alectruon – celui qui a perdu ses yeux – était aussi un Mycénien. Hélicon a tué beaucoup de Mycéniens.
— Comme vous l’avez dit, il vaut mieux ne pas le contrarier !
— Je me demande pourquoi il fait ça ?
— Quoi ? Tuer des Mycéniens ?
— Non. Naviguer sans arrêt sur la Grande Verte. On dit qu’il a un palais à Troie, un domaine en Dardanie, et encore autre chose plus au nord, je ne me souviens pas du nom. Bref, il est déjà riche et puissant. Alors, pourquoi risquer sa vie en mer, à combattre des pirates ?
Le jeune homme haussa les épaules.
— Les choses ne sont jamais comme elles semblent. Qui sait ? C’est peut-être un homme animé par un rêve. J’ai entendu dire qu’un jour il voudrait naviguer au-delà de la Grande Verte, vers les océans lointains.
— C’est bien ce que je voulais dire, décréta Spyros. Il y trouvera le bord du monde, avec une cascade qui tombe dans les ténèbres éternelles. Quelle sorte d’idiot voudrait naviguer dans les abysses ténébreux du monde ?
— C’est une bonne question, mon ami. Un homme qui n’est pas satisfait, peut-être. Un homme qui cherche quelque chose qu’il ne trouve pas sur la Grande Verte.
— Allons ! Il n’y a rien qu’un homme ne puisse pas trouver dans son village natal, alors ne parlons même pas de la mer ! C’est le problème de tous ces riches princes et rois. Ils ne comprennent pas ce qu’est la vraie fortune. Pour eux, c’est de l’or, du cuivre et de l’étain. Ce sont des troupeaux de chevaux et de bétail. Ils rassemblent des trésors et construisent de grands entrepôts, qu’ils gardent jalousement. Puis ils meurent. À quoi leur servent leurs richesses, à ce moment ?
— Et vous, savez-vous ce qu’est la vraie fortune ? demanda le jeune homme.
— Bien entendu. Comme la plupart des gens du commun. J’étais dans les collines, ces derniers jours. Une jeune femme a failli mourir. Elle a perdu les eaux trop tôt. Mais je suis arrivé à temps, heureusement. Pauvre petite ! Elle était bien déchirée ! Mais elle se remettra, et son petit garçon est beau et vigoureux. J’ai regardé cette femme prendre son enfant et l’admirer. Elle était si faible qu’elle aurait pu mourir à tout instant. Mais on lisait dans ses yeux qu’elle savait ce qu’elle tenait entre ses bras : quelque chose qui vaut plus que de l’or. Et le père était plus heureux et plus fier que n’importe quel roi conquérant aux coffres débordants de trésors !
— Cet enfant a de la chance d’avoir des parents aussi aimants. Ce n’est pas le cas de tous…
— Et ceux qui n’ont pas ce bonheur en gardent des blessures à vie. Elles sont invisibles, mais elles ne guérissent jamais.
— Quel est votre nom, mon ami ?
— Spyros.
— Comment se fait-il que vous cumuliez les professions de rameur et d’accoucheur, Spyros ? C’est un mélange assez inhabituel…
Le vieil homme gloussa.
— J’ai mis au monde un certain nombre d’enfants au cours de mes quatre-vingts années de vie. J’ai développé un talent pour aider les bébés à venir au monde en bonne santé. Ça a commencé il y a plus de cinquante ans. La femme d’un jeune berger a eu un accouchement difficile, et l’enfant était mort-né. J’étais présent, et j’ai pris le pauvre petit être, pour aller l’enterrer. Quand je l’ai soulevé, il a soudain craché du sang, puis il s’est mis à pleurer. C’est comme ça qu’est née ma réputation de savoir m’occuper des bébés. Ma femme… la chère âme… a eu six enfants. J’en sais donc pas mal sur les problèmes liés aux accouchements. Au cours des années, on m’a demandé de m’occuper d’autres naissances. Vous savez ce que c’est – les gens parlent. Les femmes qui tombaient enceintes dans un rayon de cinquante lieues faisaient appeler le vieux Spyros, quand le moment était venu. C’est étrange : plus je vieillis, plus je prends plaisir à aider de nouvelles vies à venir au monde.
— Vous êtes un homme de bien, dit le passager, et je suis heureux de vous avoir rencontré. Et maintenant, prenez vos rames et frayez-vous un chemin. Il est temps que je monte à bord.
Le vieil homme obéit, faisant avancer sa barque entre deux autres bateaux. Deux marins aperçurent l’esquif et descendirent une corde entre les rangées de rames. Le passager se leva et sortit une grosse bague de la bourse accrochée à sa ceinture. Puis il la donna à Spyros.
Elle étincela dans sa paume.
— Attendez ! cria Spyros. C’est de l’or !
— J’ai apprécié vos histoires, dit le passager avec un sourire, et donc, je ne vous mangerai pas les yeux.

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